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L’antibiorésistance en EHPAD : état des lieux et leviers d’action


Publié le Lundi 23 Mars 2026 à 17:42



La résistance aux antibiotiques demeure un enjeu majeur de santé publique, en particulier dans un EHPAD, où des populations âgées et fragiles sont exposées à un usage fréquent d’antibiotiques et à des risques accrus de transmission bactérienne. À travers son rapport 2024, la mission PRIMO met en lumière les tendances récentes ainsi que les actions engagées pour mieux maîtriser ces résistances, comme nous l’expliquent le Docteur Olivier Lemenand, biologiste médical, et Sonia Thibaut, ingénieure de recherche.




En novembre dernier, la mission PRIMO a publié son rapport de surveillance de la résistance bactérienne aux antibiotiques en soins de ville et dans les EHPAD, basé sur les résultats 2024. Pourriez-vous nous en parler ?
Sonia Thibaut : La surveillance PRIMO repose sur un réseau volontaire de laboratoires de biologie médicale (LBM) de ville couvrant les treize régions de France hexagonale et La Réunion. Elle décrit l’écologie bactérienne en soins de ville et en EHPAD à partir d’antibiogrammes réalisés sur des entérobactéries issues de prélèvements urinaires. Les données PRIMO concernent les EHPAD « indépendants », non rattachés à un établissement de santé. Pour les EHPAD rattachés, nous utilisons les données de la mission SPARES. Les rapports annuels combinent donc PRIMO et SPARES afin de fournir une vision globale de la situation.
 
Quels sont les principaux enseignements du rapport 2025 concernant les EHPAD ?
Dr Olivier Lemenand : En 2024, la résistance aux antibiotiques était plus élevée en EHPAD qu’en soins de ville, quel que soit l’indicateur. Cela s’explique notamment par l’âge plus avancé des résidents, leur exposition cumulée aux antibiotiques, leurs contacts plus fréquents avec les hôpitaux et la densité des soins au sein des EHPAD, qui favorisent le portage et les transmissions croisées, surtout lorsque les précautions standard ne sont pas strictement respectées. L’hygiène des mains illustre bien ce point : la consommation de solutions hydro-alcooliques en EHPAD reste inférieure aux objectifs nationaux, laissant penser que la friction hydro-alcoolique n’est sans doute pas réalisée aussi systématiquement qu’elle le devrait.
 
Pourriez-vous détailler les résultats ?
Dr Olivier Lemenand : La stratégie nationale 2022-2025 de prévention des infections et de l’antibiorésistance prévoit le suivi de trois indicateurs en EHPAD : la proportion d’Escherichia coli résistants aux céphalosporines de troisième génération (C3G), la proportion d’Escherichia coli résistants aux fluoroquinolones (FQ), et la proportion d’E. coli, Klebsiella pneumoniae et Enterobacter cloacae producteurs de carbapénémases. En 2024, la résistance d’E. coli aux C3G atteignait 8,9 %, au-dessus de l’objectif fixé à 8 %, mais en amélioration par rapport aux années précédentes. La tendance est donc à la baisse en EHPAD, alors qu’elle augmente pour la troisième année consécutive en soins de ville. À l’inverse, la résistance d’E. coli aux fluoroquinolones en EHPAD s’établissait à 14,2 %, atteignant pour la première fois l’objectif national de moins de 18 %. Une baisse s’observe aussi en ville après plusieurs années de hausse. Enfin, la résistance aux carbapénèmes reste inférieure à 0,5 % dans toutes les régions, en ville comme en EHPAD, même si une légère augmentation est notée par rapport à 2023. Globalement, ces résultats sont encourageants et reflètent les actions engagées à différents niveaux.
 
C’est le cas du programme « Antib’EHPAD », déployé dans les Pays de la Loire…
Sonia Thibaut : Créé en 2021 à l’initiative du Dr Willy Boutfol, médecin généraliste et membre du Centre régional en antibiothérapie (CRAtb) des Pays de la Loire, Antib’EHPAD promeut le bon usage des antibiotiques dans les infections urinaires en EHPAD en travaillant sur la juste indication des prélèvements urinaires : un ECBU évité lorsqu’il n’est pas pertinent, c’est potentiellement un antibiotique en moins. Le programme forme des référents médicaux ou paramédicaux pour déployer localement la démarche, et suit des indicateurs en fournissant tous les six mois un « profil d’établissement » sur la consommation d’ECBU et d’antibiotiques – favorisant ainsi une dynamique d’amélioration continue. Si des programmes similaires existent dans d’autres régions, Antib’EHPAD a inspiré PAPRICA, le Programme d’accompagnement à la prévention des infections et au contrôle de l’antibiorésistance, qui devrait être lancé courant 2026.
 
Pourriez-vous nous en parler ?
Sonia Thibaut : Développé par la mission PRIMO et également porté par le Dr Willy Boutfol, PAPRICA déclinera les principes d’Antib’EHPAD à l’échelle nationale tout en les étendant à d’autres champs, comme la sphère respiratoire ou digestive, et en les enrichissant des retours d’expérience d’autres programmes régionaux. Il proposera des vidéos pédagogiques et un ensemble de ressources pratiques, en rassemblant et en mutualisant les approches qui fonctionnent. Cette démarche collaborative vise aussi à mieux faire dialoguer les médecins généralistes, les paramédicaux, les biologistes, les infectiologues, etc., car la réussite repose avant tout sur le dialogue et la complémentarité des rôles.
 
Vous évoquiez les objectifs nationaux de réduction des résistances. Comment accompagnez-vous cette dynamique ?
Dr Olivier Lemenand : PRIMO fournit aux prescripteurs une documentation d’aide au choix antibiotique pour les infections urinaires, tenant compte du type d’hébergement, de l’âge et du sexe. Diffusée annuellement via les CPias et les CRAtb, elle est également accessible sur le site internet de PRIMO, aux côtés des rapports de surveillance et de données disponibles au fil de l’eau, dont certaines données préliminaires pour l’année 2025. Celles-ci suggèrent la poursuite de l’augmentation de la résistance d’E. coli aux C3G, en ville et possiblement en EHPAD, tandis que la baisse de la résistance aux fluoroquinolones devrait se confirmer. Ces tendances restent toutefois à interpréter avec prudence, en attendant les données SPARES.
 
Comment expliquer cette hausse potentielle de la résistance aux C3G ?
Dr Olivier Lemenand : Les C3G étant peu utilisées hors hôpital, l’augmentation observée pourrait en partie résulter d’une diffusion de bactéries résistantes depuis le milieu hospitalier vers la ville et les EHPAD. D’autres facteurs interviennent également, comme l’usage d’autres classes d’antibiotiques, notamment les fluoroquinolones, qui peuvent favoriser l’acquisition simultanée de plusieurs mécanismes de résistance. L’utilisation des biocides pourrait aussi jouer un rôle dans la promotion de l’antibiorésistance. La consommation d’antibiotiques reste donc un facteur majeur, mais elle n’est pas l’unique déterminant.
 
Sur quels autres leviers faut-il agir ?
Dr Olivier Lemenand : Une approche globale de type « One Health » semble indispensable. La vaccination constitue un autre levier important : la vaccination antigrippale réduit ainsi les infections virales, les surinfections bactériennes et, in fine, la consommation d’antibiotiques. L’antibiorésistance est une problématique multifactorielle qui nécessite des actions coordonnées et simultanées.
Sonia Thibaut : C’est aussi un enjeu mondial. Il y a trois ans, la mission PRIMO a porté le projet européen BASICS, qui a fédéré 17 structures de 16 pays autour de la surveillance de l’antibiorésistance en soins de ville. Nous avons ainsi pu identifier dix réseaux de surveillance disposant de données, parfois encore peu exploitées. Même si le projet arrive aujourd’hui à son terme, les collaborations se poursuivront notamment via le métaréseau One Health PROMISE, qui rassemble les acteurs engagés dans la lutte contre l’antibiorésistance en France.
 
Concernant les données sous-exploitées : comment y remédier ?
Dr Olivier Lemenand : L’exploitation automatisée des données suppose une interopérabilité des systèmes d’information, qui a un coût. Le projet LABOé-SI, porté par Santé publique France, permet déjà la collecte de résultats biologiques pour différentes pathologies, notamment les infections respiratoires et les maladies à déclaration obligatoire. S’il n’est pas encore utilisé pour la surveillance de l’antibiorésistance, il pourrait constituer un levier à l’avenir. En parallèle, il reste essentiel de poursuivre les actions engagées auprès des professionnels de santé et des patients, car l’impact dépend de notre capacité collective à déployer ces mesures de façon cohérente et continue sur l’ensemble des territoires.
 
- Plus d’informations sur https://antibioresistance.fr
 
> Article paru dans Ehpadia #42, édition de janvier 2026, à lire ici